Il a beaucoup de frustrations, de la rancœur en moi. Si je ne prends pas garde, elle risque de souiller l'âme et constituer une entrave à ma créativité. Tout comme ce corps qui commence à se manifester par une douleur sourde sur le côté, et qui annonce peut-être le grand retour de la sciatique. Ce malaise, ce mal-être, je dois le transcender pour purifier mon esprit, le rendre libre, créatif, serein. Sinon la vie, du moins celle qui me reste, ne vaudra certainement pas la peine d'être vécue.
Pour m'aider à traverser ce passage difficile, je me remémore les paroles de sagesse de Marie-Madeleine Davy, cette médiéviste pour laquelle j'éprouve une sorte d'affection :
« Un moment arrive où il convient d’exercer à son propre égard une extrême vigilance. Le corps se fatigue et cherche à monopoliser l’attention. Son désir vise à établir sa souveraineté et à réduire en esclavage le cavalier dont il est la monture. Toutefois, il réagit suivant l’attitude qu’on prend envers lui. Gâté tel un gamin capricieux, il se voudra monarque; traité avec gentillesse et humour, il puisera constamment en lui-même des énergies nouvelles (…) Celui qui n’éprouve pas le goût de la culture, de l’écriture, des livres, de l’art – musique ou peinture – va saisir la seule évasion qui s’offre à lui : le souci et le soin exclusifs de son corps. » - Marie-Madeleine Davy, Traversée en solitaire, Albin Michel, 1989
Cette philosophie de l'existence à l'âge de la vieillesse, je l'ai fait mienne, et je remercie cette amie de Québec qui m'a fait découvrir cette immense auteure. D'ailleurs, cette amie ne se plaint jamais. Quand son corps déraille un peu, elle parle d'inconfort, sans plus. Elle applique à la lettre le principe de Marie-Madeleine Davy (1903-1998). Et je m'efforce de faire de même de mon côté, évitant d'empoissonner mes proches par mes inconforts. Car la vieillesse en est remplie, vous savez, et si on commence à raconter nos bobos au tout venant, on risque de porter la responsabilité de notre solitude, car ça n'intéresse personne, nos travers, et quand on en abreuve les autres, on les voit vite détaler comme des lapins.
Malheureusement, d'autres n'auront pas cette pudeur. Parfois, sur un banc de parc, un inconnu que vous ne connaissez ni d'Ève ni d'Adam commence à vous faire l'énumération exhaustive de ses maladies en vous précisant, parfois avec une expertise médicale étonnante, les symptômes et les médicaments recommandés pour les soulager. Quand cela m'arrive - et ce fut le cas pas plus tard qu'avant-hier au centre commercial de mon quartier -, je n'ai pas d'autre choix que d'écouter cette personne, sans renchérir toutefois, mais je tire ma révérence dès qu'il est possible de le faire sans passer pour un malotru. Alors, je ne vais pas commencer à faire de même… Encore ce matin, j'ai croisé un membre du club de pétanque que je fréquente depuis près de deux ans. Et il n'a pas manqué de m'empoissonner avec ses douleurs à l'estomac… Comment une personne, que je connais pas autrement que sur un terrain de jeu, peut-il m'entretenir de ses problèmes digestifs ?
Bref, il convient de ne pas céder trop de place à notre corps, même s'il constitue notre habitacle, l'enveloppe corporelle sans laquelle nous ne pouvons ni rêver ni vivre. Je ne nie pas l'importance du corps, bien entendu. Sans lui, on ne pourrait pas faire grand chose. Mais, avec les années, il faut apprendre à le taire un peu, c'est tout, et continuer à vivre, à marcher - même si c'est avec une canne.
J'écris chaque jour, comme je vous l'ai souvent dit. Et je m'efforce aussi de marcher, car la marche est le pendant corporel de l'écriture. Elles se nourrissent l'une de l'autre.
Daniel Ducharme - billet no 9 : 2026-04-03
Mots-clés : #corps #maladie #existence